À Constance, un « Pac-Man » microscopique s’attaque au bioplastique

Peter Parcoeur • 5 septembre 2026

Des chercheurs de l’Université de Constance ont identifié une enzyme étonnante capable de découper certains polyesters et bioplastiques. Sa forme rappelle tellement la célèbre créature jaune des jeux vidéo qu’ils l’ont surnommée « Pac-Man ». Derrière l’anecdote amusante se cache cependant une découverte scientifique sérieuse, qui pourrait aider à mieux comprendre comment les bactéries s’adaptent aux déchets plastiques présents dans notre environnement.

Imaginez un Pac-Man microscopique installé à la surface d’une bactérie. Devant lui, pas de fantômes ni de petites billes lumineuses, mais de longues molécules constituant certains plastiques. L’image paraît presque trop belle pour être vraie. C’est pourtant à peu près celle utilisée par une équipe de chercheurs de l’Université de Constance pour décrire une enzyme nouvellement identifiée.


La découverte, publiée le 2 septembre 2026 dans la revue scientifique The ISME Journal, intéresse particulièrement les spécialistes de microbiologie environnementale. L’enzyme étudiée est capable de décomposer certains polyesters en molécules beaucoup plus petites que les bactéries peuvent ensuite utiliser.


Une année à observer du plastique enterré dans la forêt

L’histoire commence dans le sol du jardin botanique de l’Université de Constance.

Les chercheurs Harry Lerner et David Schleheck se sont intéressés à des polyesters aliphatiques à longues chaînes, appelés LCAP, une famille de matériaux développée notamment comme alternative à certains plastiques conventionnels.

De petits morceaux de film plastique ont été enterrés à environ dix centimètres de profondeur dans la couche supérieure du sol forestier. Parallèlement, les scientifiques ont reproduit certaines conditions en laboratoire afin de suivre précisément l’activité des micro-organismes pendant une année entière.

Les résultats sont impressionnants : les différents bioplastiques étudiés ont pu être entièrement dégradés par les communautés microbiennes en environ 250 à 330 jours. À titre de comparaison, la cellulose utilisée comme référence était dégradée en environ 80 jours.

Mais cette expérience apporte également une précision particulièrement importante : avec le polyéthylène haute densité, ou HDPE, pratiquement rien ne s’est produit durant la même période.

Autrement dit, mieux vaut éviter de traduire la découverte par un spectaculaire « une bactérie capable de faire disparaître tous nos déchets plastiques ». Nous n’en sommes pas là.


Des trous exactement à la taille des bactéries

C’est en examinant les films de bioplastique au microscope électronique que les chercheurs ont observé quelque chose d’inattendu : de minuscules trous étaient apparus dans le matériau.

Plus étonnant encore, ces cavités correspondaient approximativement à la taille et à la forme des cellules bactériennes présentes sur le plastique.

Les scientifiques ont alors formulé une hypothèse : contrairement à d’autres micro-organismes qui libèrent leurs enzymes dans leur environnement, certaines bactéries pourraient disposer d’enzymes directement fixées à leur surface. Elles seraient ainsi capables de décomposer le plastique exactement à l’endroit où elles se trouvent.

Une sorte de petite usine de découpage chimique embarquée directement sur la bactérie.

En analysant l’ADN des communautés microbiennes, l’équipe a finalement identifié le gène correspondant à une enzyme de la famille des estérases possédant justement un système permettant son ancrage à la membrane bactérienne.


Et Pac-Man entra en scène

Pour qu’une bactérie puisse utiliser un matériau solide comme source d’énergie, il faut d’abord le découper.

L’enzyme agit donc comme une paire de ciseaux moléculaires : elle attaque certaines liaisons chimiques des polyesters et produit des molécules plus petites, notamment des monomères et des oligomères. Celles-ci deviennent alors suffisamment petites pour être absorbées puis métabolisées par la cellule bactérienne.

Lorsque les chercheurs ont modélisé la structure tridimensionnelle de l’enzyme, ils ont découvert un centre actif particulièrement ouvert. Cette large cavité permettrait à de grosses molécules, comme les chaînes des polymères, de venir s’y fixer.

Et vue de profil, la structure rappelle irrésistiblement une bouche grande ouverte.

D’où son surnom : « Pac-Man enzyme ».

Pour une fois, le nom scientifique avait manifestement moins de chances de faire le tour des réseaux sociaux.


Mais il ne mange pas « le plastique »

C’est probablement le point le plus important de cette étude.

Lorsque l’on entend qu’une enzyme « mange du plastique », on pourrait imaginer qu’une solution vient d’être trouvée pour éliminer bouteilles, emballages, sacs ou objets abandonnés dans la nature.

La réalité est beaucoup plus nuancée.

L’enzyme étudiée agit sur certains polyesters possédant des liaisons chimiques susceptibles d’être hydrolysées, notamment les LCAP et d’autres bioplastiques testés par les chercheurs. En revanche, le HDPE utilisé comme contrôle pendant l’expérience n’a pratiquement pas été dégradé.

La découverte ne signifie donc pas que l’on pourra demain lâcher quelques bactéries dans une décharge et regarder disparaître les montagnes de plastique.

Elle suggère plutôt une autre piste : concevoir dès le départ des matériaux que les micro-organismes seront réellement capables de décomposer s’ils échappent aux filières de recyclage.

C’est précisément l’un des enseignements mis en avant par David Schleheck. Selon le chercheur, l'expérience laisse penser que les bactéries pourraient s’adapter plus rapidement que prévu à certaines formes de polyester, à condition que les matériaux possèdent des « points faibles » chimiques accessibles aux enzymes.


Une deuxième découverte… beaucoup moins amusante

Pac-Man possède par ailleurs une autre capacité qui intéresse fortement les chercheurs.

L’enzyme présente une structure proche de certaines bêta-lactamases, des enzymes bactériennes capables d’inactiver des antibiotiques de la famille des bêta-lactamines.

Les expériences réalisées en laboratoire ont confirmé cette étonnante double activité : l’enzyme peut intervenir dans la dégradation de polyesters, mais également hydrolyser des molécules apparentées à des antibiotiques tels que la pénicilline ou l’ampicilline.

Cette observation pourrait aider à comprendre un phénomène déjà remarqué par les microbiologistes : la présence relativement fréquente de gènes de résistance aux antibiotiques dans ce que les scientifiques appellent la « plastisphère », c’est-à-dire l'ensemble des micro-organismes colonisant les déchets plastiques dans l’environnement.

Il faudra évidemment poursuivre les recherches avant d'en tirer des conclusions générales. Mais cette double fonction montre à quel point l’évolution bactérienne peut emprunter des chemins inattendus.



Une piste, pas une solution miracle

La découverte réalisée à Constance n’annonce donc pas la fin de la pollution plastique.

Elle montre quelque chose de peut-être plus intéressant à long terme : dans certains environnements, des communautés microbiennes peuvent s'adapter à des matériaux créés relativement récemment par l'être humain et développer des mécanismes permettant de les exploiter.

Pour lutter contre la pollution, le défi pourrait donc être double : continuer à réduire les déchets et améliorer leur recyclage, bien sûr, mais également concevoir les plastiques de demain en tenant compte dès leur fabrication de leur éventuelle fin dans l’environnement.

Le meilleur déchet restera toujours celui qui n’est pas produit. Mais pour ceux qui nous échappent malgré tout, il serait plutôt rassurant que la nature dispose de quelques Pac-Man en réserve.

Et celui découvert à Constance vient de nous rappeler que, parfois, les solutions les plus étonnantes se cachent à quelques micromètres sous nos pieds.



Sources : étude de Harry Lerner, Diego Casaburi, David Schleheck et collaborateurs publiée dans The ISME Journal le 2 septembre 2026 ; Université de Constance ; SWR/Tagesschau, 4 septembre 2026.

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